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Quelle est votre évaluation de la situation en Tunisie ? La situation s’est considérablement améliorée depuis quelques semaines, avec la nomination du nouveau gouvernement. Les manifestations réclamant la démission de l’ancien gouvernement, qui incluait des proches de Ben Ali, ont cessé. Quelques villes connaissent encore des difficultés. Dans le centre, l’armée a rétabli le couvre-feu, mais la situation politique est meilleure. Le gouvernement a annoncé que nous élirions l’Assemblée constituante le 24 juillet. J’espère que l’on respectera cette date. Malheureusement, nous n’avons pas seulement une crise politique, mais aussi un problème humanitaire, au Sud. Il n’est pas évident, pour un pays comme la Tunisie, de gérer une crise politique et un problème humanitaire. Heureusement, les Tunisiens sont solidaires, et la société civile, après 23 ans de sommeil, est active. Comment l’UE peut-elle aider le mouvement démocratique, apporter son aide quant à la crise humanitaire ? Aider peut-être pas, assister peut-être. Nous avons fait cette révolution seuls ; la seule intervention étrangère ne s’est faite qu’à partir du 14 janvier dans l’après-midi (jour de la fuite de Ben Ali). L’UE peut nous assister, notamment parce que plusieurs pays ont fait leur révolution il y a 20 ou 30 ans. L’UE peut nous apporter l’expérience de ce que ces pays ont vécu, pour ne pas reproduire les mêmes erreurs, et tracer des objectifs de long terme, car la démocratie n’est pas suffisante en soi. En Europe non plus elle ne fonctionne pas parfaitement. Il nous faut être ambitieux, et l’Europe peut nous aider en cela. Pensez-vous à des initiatives concrètes que l’Europe pourrait prendre ? Des initiatives sont possibles sur tous les plans. Par exemple, la révolution a coûté très cher à la Tunisie, l’économie s’est arrêtée et la jeunesse mettra longtemps à s’en remettre. Le tourisme qui représente 6 ou 7% du PIB tunisien, s’est arrêté. L’UE peut nous aider à faire revenir les touristes. La situation est stable aujourd’hui. L’UE peut aussi soutenir la Tunisie auprès de l’ONU en appelant tous les États à supprimer la dette, car je rappelle que les agences de notations s’intéressent très peu à la politique, elles ont juste dégradé la note de la Tunisie au même niveau de la Grèce, alors que la Tunisie devra beaucoup emprunter. Sur le plan culturel et social, l’UE a beaucoup à donner. Il faut mettre en contact les sociétés civiles. Pendant très longtemps, l’UE a fait l’erreur de ne parler qu’aux gouvernements arabes et pas aux sociétés civiles. Elle doit parler aux deux, discuter avec l’opposition, les ONG… Les échanges interculturels, indépendamment de la politique, doivent également être développés. L’UE peut-elle jouer un rôle dans la démocratisation de la Tunisie, ou celle-ci est-elle déjà en bonne voie ? Oui, nous sommes sur la bonne voie, mais ce n’est pas une garantie de réussite. L’Europe, notamment la France, a toujours promu la démocratie, mais ça n’a pas toujours fonctionné. Il y a un problème de crédibilité. Je suis jeune et je ne peux parler que des cinq ou six années passées. Mais sur cette période, j’ai toujours entendu Sarkozy et Brown parler de démocratie et de droits de l’homme, et féliciter Ben Ali pour ses progrès en la matière. Or, quand je m’exprimais en Tunisie, j’étais réprimé. La crédibilité de l’UE a été amoindrie par des années de complaisance envers les dictatures arabes ; une leçon, en ce moment, serait mal venue, mal perçue. En tant que pays voisin, comment évaluez-vous la situation en Libye ? Nous avons déjà les conséquences du soulèvement libyen, avec 100 000 refugiés en Tunisie et nous risquerions plusieurs centaines de milliers d’autres si la situation venait à empirer. Un pays comme la Tunisie ne pourra pas gérer seul un tel afflux d’immigrants. En ce qui concerne le cessez-le-feu, certains disent qu’il est trop tard. Je pense qu’il n’est jamais trop tard. Mais l’ONU aurait du intervenir que lorsque Kadhafi ne contrôlait plus que Tripoli. Maintenant, il contrôle presque tout le pays sauf Benghazi. Je suis assez sceptique. A votre avis, quelle est la stratégie du colonel Kadhafi avec ce cessez-le-feu ? Parler de stratégie avec Kadhafi, c’est attribuer une stratégie à un fou et à un drogué ! Depuis 40 ans, nous savons qu’il est fou. Il y a des militaires derrière lui ; eux ont une stratégie. Maintenant que Kadhafi a la communauté internationale contre lui, il annonce un cessez-le-feu. Kadhafi peut malgré tout continuer à massacrer. Pas à Benghazi, s’il y a une présence internationale, mais dans l’ouest de la Libye. L’information ne passe pas, les ONG ne peuvent pas y aller. Je pense que Kadhafi veut gagner le temps, et non interrompre le conflit et protéger les populations civiles. Imaginez-vous une aide de l’UE pour gérer ces énormes flux de réfugiés qui vont arriver en Tunisie ? L’UE nous a déjà beaucoup aidés lors de l’afflux des 100 000 étrangers qui travaillaient en Libye. Mais nous aurons besoin d’une aide bien plus importante. Toute la communauté internationale devra se mobiliser.